Kiev n’a jamais été la capitale de la Russie. La confusion repose sur un amalgame entre deux entités politiques distinctes : la Rus’ de Kiev, État médiéval fondé au IXe siècle, et la Russie moderne, dont les origines se situent plusieurs siècles plus tard autour de Moscou. Ce raccourci historique, encore répandu, s’appuie sur une construction historiographique tardive qui mérite d’être examinée de près.
Rus’ de Kiev et Russie : une confusion entretenue par l’historiographie
L’appellation « Kievskaïa Rus’ » n’existait pas au Moyen Âge. Les chroniqueurs de l’époque parlaient simplement de la « Rus’ » ou de la « terre de la Rus’ ». Le terme « Kievskaïa Rus’ » a été stabilisé au début du XIXe siècle par l’historien russe Nikolaï Karamzine, dans le cadre d’une historiographie impériale qui cherchait à intégrer Kiev dans un récit de continuité nationale russe.
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Cette construction lexicale a eu des conséquences durables. En associant le nom de Kiev à celui de la Rus’, puis en reliant la Rus’ à la Russie, le récit impérial a créé une filiation directe entre Kiev et Moscou. Cette filiation est aujourd’hui contestée par les médiévistes, qui rappellent que la Rus’ de Kiev était un ensemble politique multicentré, très différent d’un État-nation au sens moderne.
La Rus’ de Kiev regroupait des populations slaves orientales autour de principautés rivales. Kiev en était le centre politique et religieux principal, notamment après le baptême collectif ordonné par le prince Vladimir sur les rives du Dniepr. Cette ville a rayonné pendant environ deux siècles, avant que le pouvoir ne se fragmente.
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Kiev, capitale de la Rus’ : chronologie d’un déclin politique
Kiev a occupé une position dominante au sein de la Rus’ entre la fin du IXe siècle et le milieu du XIIe siècle environ. Le prince de Kiev portait le titre de grand-prince, et la ville concentrait le pouvoir ecclésiastique avec le siège du métropolite orthodoxe.
Le déclin de Kiev comme centre politique a précédé de loin la prise de la ville par les Mongols en 1240. Dès le XIIe siècle, les principautés périphériques (Novgorod, Vladimir-Souzdal, Galicie-Volhynie) ont acquis une autonomie croissante. Le titre de grand-prince de Kiev a progressivement perdu sa valeur symbolique face à la montée de ces pôles concurrents.
L’invasion mongole et la rupture définitive
La destruction de Kiev par les troupes de Batu Khan a mis fin à toute prétention de la ville à un rôle fédérateur. Après 1240, Kiev cesse d’être un centre de pouvoir significatif pendant plusieurs siècles. La ville passe successivement sous domination lituanienne puis polonaise, avant d’être rattachée à la Moscovie par le traité de Pereïaslav en 1654.
Ce traité, souvent présenté dans l’historiographie russe comme une « réunification », est interprété différemment par les historiens ukrainiens, qui y voient un accord circonstanciel entre les cosaques de Bohdan Khmelnytsky et le tsar de Moscou, et non un rattachement volontaire et définitif.
Moscou comme héritière autoproclamée de la Rus’ de Kiev
La principauté de Moscou s’est progressivement imposée à partir du XIVe siècle, en partie grâce à sa collaboration avec les khans mongols de la Horde d’Or. Les grands-princes de Moscou ont systématiquement revendiqué l’héritage de la Rus’ de Kiev pour légitimer leur autorité sur les autres principautés slaves orientales.
Cette revendication reposait sur plusieurs leviers :
- Le transfert du siège du métropolite orthodoxe de Kiev à Vladimir, puis à Moscou, qui a donné à la ville une autorité religieuse héritée de Kiev.
- La doctrine de « Moscou, troisième Rome », formulée au XVIe siècle, qui inscrivait Moscou dans une continuité impériale et spirituelle remontant à Constantinople et, par extension, à la Rus’ de Kiev.
- L’historiographie impériale des XVIIIe et XIXe siècles, qui a construit un récit linéaire reliant Kiev à Moscou puis à Saint-Pétersbourg comme capitales successives d’un même État.
Kiev n’a jamais été la capitale d’un État appelé « Russie ». Elle a été la capitale de la Rus’, entité dont la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie revendiquent chacune une part d’héritage.

Héritage partagé de la Rus’ de Kiev : un enjeu géopolitique actuel
La question de savoir « à qui appartient » l’héritage de la Rus’ de Kiev dépasse le cadre académique. Elle a des implications politiques directes, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine. Le discours officiel russe présente régulièrement Kiev comme le « berceau de la civilisation russe », une formulation qui sert à justifier des revendications territoriales.
Les historiens contemporains, qu’ils soient ukrainiens, russes ou occidentaux, s’accordent de plus en plus sur le caractère partagé de l’héritage de la Rus’ de Kiev. Cet État médiéval ne peut être réduit à l’ancêtre exclusif d’une seule nation moderne. La Rus’ était un espace multiethnique et multilingue, traversé par des influences scandinaves, byzantines et steppiques.
Le poids des mots dans le conflit des récits
Le choix entre « Kiev » (translittération du russe) et « Kyïv » (translittération de l’ukrainien) reflète lui-même cette bataille mémorielle. Depuis le début du conflit, de nombreux médias et institutions internationales ont adopté la graphie ukrainienne, marquant une prise de distance avec le récit russocentriste.
L’expression « Kiev, mère des villes russes », que l’on retrouve dans des sources journalistiques françaises dès les années 1960, illustre la persistance de ce cadrage. Elle traduit fidèlement la formule des chroniques médiévales, mais son usage contemporain tend à réduire l’identité ukrainienne de la ville à un simple prolongement de l’histoire russe.
La Rus’ de Kiev reste un objet d’étude central pour comprendre la formation des identités nationales en Europe orientale. Aucune filiation directe et exclusive ne relie Kiev médiévale à la Russie actuelle. Présenter Kiev comme une ancienne capitale russe revient à projeter sur le Moyen Âge des catégories nationales qui n’existaient pas encore, et à ignorer les siècles d’histoire ukrainienne, lituanienne et polonaise qui ont façonné cette ville bien après la chute de la Rus’.

